Classiques & Contemporains - Interview de {INTR_F_BIOGRAPHIES_ID_F_FIRSTNAME} {INTR_F_BIOGRAPHIES_ID_F_SURNAME}

La collection qui fait briller les classiques et dépoussière les contemporains

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Laurent Gaudé parle de Voyages en terres inconnues

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Laurent Gaudé a accepté de répondre aux questions de Cécile Pellissier, auteur de l’appareil pédagogique de Voyages en terres inconnues.

le 02/07/2008. En savoir plus sur {INTR_F_BIOGRAPHIES_ID_F_FIRSTNAME} {INTR_F_BIOGRAPHIES_ID_F_SURNAME}

Cécile Pellissier : Comment êtes-vous devenu écrivain ?
Laurent Gaudé : En écrivant, tout simplement… Le plaisir de raconter des histoires et d’essayer d’écrire des textes est assez vieux. À l’école primaire, dans le cadre de sujets libres, j’avais déjà un certain plaisir à raconter de petites histoires. Puis je me le suis un peu interdit car j’avais de gros problèmes d’orthographe. Je ne m’autorisais pas à rêver et à écrire. Après le bac, quand j’avais 18-20 ans, l’envie d’écrire est revenue et elle est passée par le théâtre. Mes premiers textes étaient des textes de théâtre.
Je pense qu’il faut avoir ce désir en soi, puis il faut lui donner toute sa chance avec honnêteté. Il y a un âge où l’on a tous envie d’écrire des poèmes ou de petits textes. La différence entre celui qui sera écrivain et celui qui ne le sera pas, c’est aussi le travail. Écrire son texte une première fois, le corriger, y revenir, le lire, prendre en compte les critiques ou les compliments, retravailler pour voir si l’on ne peut pas l’améliorer, faire une deuxième, troisième, quatrième version... Le travail d’écrivain est là. Il n’est pas dans le premier jet qui est toujours un peu euphorique et joyeux. Il s’apprend au fur et à mesure de l’écriture, tout doucement, et je n’ai pas fini d’apprendre d’ailleurs...
C. P. : Vous avez d’abord publié des pièces de théâtre, puis des romans, enfin des nouvelles... Quelle différence y a-t-il pour vous entre l’écriture dramatique, l’écriture romanesque et l’écriture d’une nouvelle ?
L. G. : Il y a des tas de petites différences. Ce ne sont pas les mêmes outils, pas les mêmes formats… Quand je commence un roman, je sais que j’en prends pour un an ou deux. C’est une plongée assez longue et volumineuse qui peut m’amener à écrire 200 ou 250 pages. Relire l’intégralité est assez long, il faut le temps de s’y replonger, etc. Pour une pièce de théâtre, c’est tout à fait différent. Ce sont des textes plus courts. C’est une aventure qui, a priori, ne durera pas deux ans, mais plutôt trois ou quatre mois. C’est un autre plaisir, celui de faire quelque chose de plus bref qui demande une autre énergie, plus tendue… C’est pareil avec les nouvelles.
Puis il y a aussi la question des outils d’écriture. Quand on écrit une pièce de théâtre, on a un seul outil à disposition : la parole ou le silence. Il y a ce que les personnages disent, ce qu’ils ne disent pas, comment se construisent la parole, le dialogue, à quel rythme, il faut essayer d’être le plus juste possible.
Quand on écrit un roman ou une nouvelle, on a à disposition autre chose, qui est la voix narrative, c’est-à-dire la voix à la troisième personne du singulier. Et aussi la description des paysages, des visages, des corps, de l’action. On a une beaucoup plus grande liberté par rapport au temps et à la géographie. Au théâtre, c’est un peu plus compliqué, puisque tout est resserré au temps présent.
J’éprouve un très grand plaisir à travailler sur les nouvelles. C’est un objet plus réduit et il y a peut-être de ma part une attention plus forte au détail de la langue. Ce qui compte beaucoup pour moi dans un roman, c’est la structure, la manière dont il avance, le rythme... J’essaie de faire en sorte de ne pas perdre le lecteur en route, qu’il ait envie de nous suivre. La nouvelle étant plus ramassée, je fais du coup plus attention au détail de la langue, à sa « poésie »... Et c’est un véritable autre plaisir.
C. P. : Quel est l’emploi du temps d’un écrivain... ou plus précisément, quel est votre emploi du temps d’écrivain ?
L. G. : Mon emploi du temps d’écrivain idéal, c’est d’écrire la nuit, tranquillement, à mon rythme. Pendant de longues années, j’ai beaucoup travaillé comme cela. C’est mon rythme naturel. Il y a une sorte de magie du silence de la nuit, du fait que tout le monde dort et que l’on a l’impression de voler du temps au monde qui nous entoure, de le faire un peu en secret. Si je pouvais, ce serait uniquement dans ces périodes-là que j’écrirais. L’écriture n’est pas que la rédaction du premier jet, il y a aussi la relecture, les corrections, même taper le texte sur ordinateur, parce que j’écris à la main. Tout cela, je le fais de jour, et je ne suis pas obligé d’être dans un endroit calme et tranquille pour lire, y compris pour relire.
Mais cela, c’est mon rythme idéal. La vie fait que l’on ne peut pas forcément faire ce que l’on veut. Depuis que j’ai des enfants en bas âge, tout cela a volé en éclats et je suis bien obligé de changer complètement de rythme. J’ai appris à travailler non seulement le jour, mais aussi à travailler par petites séquences, en me disant : « j’ai une heure devant moi, alors je vais écrire pendant 45 minutes, cela sera toujours cela de pris ». Cela oblige à une autre concentration, il faut s’y mettre directement.
C. P. : Où avez-vous trouvé votre inspiration en écrivant ces deux nouvelles ?
L. G. : Dans la nuit Mozambique est née de deux choses. D’un souvenir de voyage à Lisbonne, où je suis allé quand j’avais 20 ou 25 ans. C’est une ville qui m’avait beaucoup plu. À l’époque, Lisbonne était une ville endormie (je dis cela avec affection, ce n’est pas une critique), encore un peu à l’écart de nos grandes villes nerveuses, que sont Paris, Berlin, Londres, New York… Lisbonne avait une espèce de cachet encore légèrement poussiéreux. J’aimais cette idée d’une ville un peu à l’écart de la frénésie du monde et d’amis portugais qui auraient des choses à se raconter. L’autre idée qui a fait que la nouvelle a pu prendre forme, c’est le mot « Mozambique ». Je ne connais pas le Mozambique, je n’y suis jamais allé, mais ce mot a pour moi une capacité de déclenchement d’imagination très forte, c’est un mot qui me fait « démarrer ». J’avais envie de rassembler ces deux choses-là – le souvenir d’un voyage et d’une ville réelle et par ailleurs, le fantasme absolu qu’est pour moi le mot « Mozambique » – et de tisser quelque chose avec.
Pour Sang négrier, le déclencheur a été le thème, pas les lieux. J’avais envie de parler de l’esclavage, des négriers, de cette dette qu’on a vis-à-vis de l’Afrique. Il y a eu une période où l’on a beaucoup parlé de cette idée de la responsabilité, de la culpabilité, en essayant de faire tourner les mots pour voir lequel serait le plus approprié. Personnellement, je pense qu’il ne faut pas parler de culpabilité. La culpabilité ne peut concerner que les gens qui l’ont vécu. Or, moi je n’ai pas vécu cette époque-là. En revanche, je me sens totalement héritier, de par mon appartenance à la France, de cette histoire-là, et donc l’idée de dette est pour moi très importante. On a une dette vis-à-vis de l’Afrique, qu’on le veuille ou non. C’est donc ma petite manière, minuscule, de m’acquitter de cette dette-là, à travers certains textes, comme Sang négrier, ou de parler de ces Africains qui sont venus se battre à nos côtés en 14-18, ce que j’avais fait avec mon premier roman, Cris. Il faut se souvenir qu’on a vendu les Africains comme on a vendu du sucre ou du bois, avec la même morgue, le même souci de faire le plus d’argent possible, avec le même réflexe capitalistique, alors que ce sont des êtres humains. J’avais envie de parler un petit peu de cela. Et aussi parce que cela m’intéresse beaucoup de plonger dans l’âme humaine, même quand elle n’est pas forcément très belle et très reluisante. J’avais envie de construire une nouvelle dont le personnage principal serait un salopard, et qu’au fur et à mesure que la nouvelle avance, au lieu de le repousser en se disant « moi je ferais jamais ça », on le laisse évoluer. Sinon ce n’est pas intéressant, c’est très confortable pour le lecteur et il n’y a pas de trouble. Or c’est ce qui m’intéresse. S’il peut, le temps de la lecture, se dire non pas « je l’excuse », mais « je suis tout simplement côte à côte, je vis ce qu’il vit je vois ce qu’il voit, je tremble avec lui, je sue avec lui », du coup cela devient un peu troublant. On se demande « Et qu’est-ce que j’aurais fait, moi ? » Ces questions-là me plongent dans la grande diversité des hommes, la laideur, la beauté de chacun d’entre nous… C’est ce que je trouve absolument passionnant dans le travail d’écriture.
C. P. : Avez-vous souhaité y dénoncer des comportements humains qui vous touchent ou vous révoltent ?
L. G. : Oui, il y avait cette idée de dette. Je le précise, je n’écris jamais en me disant que je vais essayer de donner une leçon. Cela, je crois que je l’ai appris du théâtre. Il faut toujours être derrière ses personnages, j’y crois beaucoup, même quand c’est un horrible criminel. Cela ne veut pas dire que l’auteur fait l’éloge de personnage, mais simplement que dans l’écriture, il faut donner à son personnage tout l’espace, toute l’opportunité de parler dont il a besoin. Par exemple, si Shakespeare ne s’était pas mis derrière ses personnages, il n’aurait pas écrit Richard III. Cela ne veut pas dire qu’il fait l’éloge des grands criminels. Richard III a la possibilité d’avoir du charme, des monologues absolument splendides, terrifiants mais splendides… Shakespeare a cette honnêteté vis-à-vis de ses personnages : ils doivent pouvoir parler et dire ce qu’ils ont à dire, même s’ils disent d’horribles choses. C’est cela qui m’intéresse, et j’essaye de faire la même chose, à mon niveau. Dans Sang négrier, j’avais envie que ce personnage raconte ce qu’il a fait, et le raconte pleinement… Mais il ne faut pas prendre le personnage avec des pincettes en disant « Regardez, je brandis devant vous un horrible bonhomme, et c’est pour en faire un repoussoir… ». Ce n’est pas intéressant, il faut emmener le lecteur avec soi et plonger dans l’âme du personnage. Après, mon dispositif dans la nouvelle montre que ce personnage, ayant fait ce qu’il a fait, s’est totalement calciné de l’intérieur. Cela l’a brûlé, l’a hanté, l’a tué avant l’heure. À la fin, c’est un mort-vivant, il est rongé par la peur, la terreur. C’est par la structure de la nouvelle que je montre quel est mon point de vue par rapport à tout ce qu’il a fait. Mais quand il parle, il doit pouvoir le faire pleinement, sans morale d’auteur. Cela me paraît très important.
C. P. :  Êtes-vous déjà allé en Afrique ? Dans quel pays ? Qu’y avez-vous découvert ?
L. G. : Je n’étais jamais allé en Afrique jusqu’à il y a trois ans, où j’ai fait un séjour extrêmement bref au Mali. Donc, tous les textes qui ont été inspirés d’une certaine manière par l’Afrique, comme La Mort du roi Tsongor ou Dans la nuit Mozambique, ont été écrits, ou imaginés, avant ce voyage-là. Et puis ce voyage a été tellement bref… L’Afrique, pour moi, fonctionne autrement. C’est une terre que je ne connais pas, une espèce de projection et de fantasme. D’ailleurs, je l’ai bien vu en allant à Bamako… L’Afrique que je pourrais rencontrer, si je la sillonnais aujourd’hui, n’a rien à voir avec l’Afrique que je décris. Dans l’Afrique d’aujourd’hui, les choses ont bougé… La Mort du roi Tsongor, de toute manière, est une antiquité : cela n’existe dans aucun pays d’Afrique. C’est un continent qui me fascine et qui, je ne sais pas pourquoi, me fait très vite démarrer, me donne envie de raconter des histoires. Cela produit sur moi le même effet que le mot « Mozambique » ou, par exemple, le mot « Babylone ». Quand on me dit « Babylone », ça y est, je peux vous écrire un petit texte. Il y a des mots comme ceux-là qui tirent avec eux des milliers d’années et des milliers de fantasmes, de choses irréelles et qui donnent envie d’écrire…
C. P. : De quel personnage de Dans la nuit Mozambique vous sentez-vous le plus proche ?
L. G. : J’aimerais vous répondre le commandant Passeo… Mais si je suis honnête avec moi-même, je dois bien dire que je n’ai pas ce goût de l’aventure. Je crois que je me sens plus proche du patron de café, Fernando… Il y a un point commun entre cette position-là et celle de l’écrivain et de l’écriture : l’une comme l’autre se charge de construire un espace dans lequel les autres vont pouvoir vivre, qu’ils vont pouvoir investir… Alors, quand c’est l’écrivain, les « autres », ce sont les personnages. Quand le personnage réel est un garçon de café, les autres, ce sont les clients. Mais finalement, ces deux positions sont assez proches.
C. P. : À votre avis, quelles peuvent être les réactions ou les sentiments de vos lecteurs à la fin de chacune des deux nouvelles ?
L. G. : Je ne peux pas me projeter dans leur esprit, mais je pense, pour l’avoir un tout petit peu expérimenté, qu’à la fin de Dans la nuit Mozambique, il peut y avoir un peu de frustration, et j’imagine que certains vont râler en disant : « C’est quoi une fille de Tigirka ? », « Pourquoi on ne sait pas ce que c’est ? », etc. En tout cas, cela me plairait beaucoup que ce soit une des réactions, parce que la nouvelle est construite autour de cette espèce de chose qu’on ne saura pas in fine. Cela me plaisait beaucoup de laisser le lecteur avec ce trou noir, mais ce n’est pas par simple sadisme, c’est aussi parce que ce n’est pas le sujet de ma nouvelle ! Elle est là pour raconter le plaisir qu’on peut avoir à se raconter des histoires, quelles que soient les histoires.
Pour Sang négrier, j’espère qu’il y aura de la curiosité… c’est-à-dire que des jeunes gens peuvent ne pas savoir ce qu’on a fait au large du Sénégal, comment s’organisait la traite du « bois d’ébène », puisque c’est comme cela qu’on parlait de la traite des Noirs, avec le triangle Afrique-Europe-Amérique… Donc si ça peut déclencher cette espèce de curiosité, simplement pour connaître ce chapitre historique, c’est déjà formidable… De toute manière, ce qu’on attend toujours quand on écrit, c’est que le personnage continue à vivre un peu dans l’esprit du lecteur, à rester dans un coin de sa mémoire, quelque part… Donc si, de temps en temps, l’un des lecteurs peut penser à mon personnage de Sang négrier, soit pour le maudire, soit pour simplement l’évoquer à sa mémoire, c’est formidable… C’est qu’il peut vivre dans la tête des lecteurs !

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